Le vieil ogre et l’enfant.

Il était une fois un ogre et un jeune enfant.


L’ogre devait avoir au moins cent ans et l’enfant, à peine trois ans. Comme tous les enfants de cet âge, il ne pensait qu’à découvrir le monde et à y faire sa place ! Il n’était pas particulièrement intrépide mais il aimait la vie et tout était, pour lui, occasion d’apprendre des nouvelles choses.

 

L’ogre avait mangé des milliers d’enfants. L’enfant fit sa connaissance alors que l’ogre avait justement une petite faim et qu’il aurait bien dévoré un petit amuse-gueule pour se mettre en appétit. L’amuse -gueule, vous l’aurez compris, c’était lui, le petit enfant. L’ogre l’avait déjà saisi délicatement entre ses gros doigts et s’apprêtait à le porter à la bouche, quand l’enfant hurla. La  petite voix frêle de l’enfant résonna dans les la cavité buccale de l’ogre et grossit jusqu’à paraitre celle d’un monstre géant. L’effet fut d’autant plus impressionnant pour l’ogre que la voix réverbéra jusque dans les profondeurs de ses entrailles. L’échos se prolongea longtemps. L’enfant trouva cela si drôle qu’il cria à nouveau, et puis encore et puis encore et puis encore,… jusqu’à ce qu’il fut incapable d’émettre le moindre son, tant il avait crié.

 

Toujours est-il que sous l’effet de la surprise, l’ogre lâcha l’enfant qui tomba à terre et s’enfuit en courant, un peu sonné mais tout heureux d’avoir pu découvrir de près l’intérieur d’une bouche et le mystère de la réverbération du son. Il trouvait cette aventure fort amusante. L’ogre lui, qui s’était mordu les doigts, trouva cela beaucoup moins drôle. Il se dit que, décidément, il vieillissait et qu’il devenait incapable d’attraper un petit enfant de rien du tout. Il se sentit vraiment honteux et se promis de ne pas en parler à ses amis et encore moins à sa femme qui se serait moquée de lui.

 

Pourtant, l’ogre se surprit à se sentir soulagé de ne pas avoir dévoré cet énième enfant qui avait l’air si mignon et si plein de vie. Certes, il n’avait pas très faim, mais tout de même, c’était la première fois qu’il était presque heureux qu’une proie lui échappe. Enfin, ce n’était pas tout à fait la première fois qu’il ressentait comme un vague sentiment de culpabilité en mangeant un enfant. Mais cette fois, tout particulièrement, il sentait qu’il n’aurait pas vraiment apprécié cet amuse-gueule tant il trouvait que prendre la vie de ces petits êtres pour la sienne, si vieille et destinée à finir dans le feu ou sous la terre, était profondément absurde. Evidemment, il ne pouvait s’avouer cela sous peine de mourir de faim. Il pouvait encore moins en parler à ses amis ogres qui auraient ri de lui et de ses pudeurs de jeune fille. Ils auraient vite fait de le mépriser et de penser qu’il était décidément trop vieux.

 

L’enfant, lui, avait un tel désir de vivre qu’il lui était impossible d’imaginer finir sous les dents d’un ogre, aussi redoutable aussi affamé puisse-t-il être. Ce matin là, il s’était juré d’aller voir sa grand-mère qui avait toujours des bonbons pour lui et rien n’aurait pu l’en empêcher. Déjà, la semaine dernière, il avait croisé un loup qui lui avait montré les dents. Il s’était à peine arrêté et lui avait juste mis son bâton dans la gueule. Sans plus lui prêter attention, il avait continué son chemin. Un peu plus loin, il avait trouvé un autre bâton, encore plus beau que le premier, qu’il avait ramassé aussitôt car il aimait bien marcher avec un bâton dans la main. Il était bien plus fort que les loups qui n’avaient qu’à bien se tenir !

 

Vérifie ton désir et tu sauras ce que tu auras.



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