Le canard en colère

Le canard était fort en colère. L’alouette en était toute tremblante tout comme le chat d’ailleurs. Personne ne savait d’où venait cette fureur du canard d’ordinaire si calme. Etouffé par cette rage qu’il sentait monter en lui, le canard ne pouvait même pas s’expliquer. Au bout d’un moment, il se sentit épuisé et ridicule : épuisé de tant de cris et cancanements, ridicule de ne même plus savoir lui-même pourquoi il s’était mis dans cet état et d’avoir fait peur à l’alouette et même au chat.

Quand enfin, il retrouva son calme, non sans avoir plongé plusieurs fois sa tête dans l’eau du lac, il  essaya de comprendre ce qui s’était passé. Il voyait que c’était important car l’alouette restait maintenant à distance et ne le regardait même plus et le chat s’était allongé dans l’herbe, regardant ostensiblement ailleurs.

Il se rappela qu’il avait argumenté avec le poisson du lac, qui s’était enfui il y a bien longtemps, sur la qualité de l’eau et la disparition des insectes et autres plantons qui y vivaient. Les deux compagnons se connaissaient de longue date et se jalousaient un peu : le canard pensant que pouvoir nager aussi longtemps sous l’eau était un avantage incontestable, le poisson enviant le canard qui pouvait à la fois voler dans les airs, nager sur l’eau, aller sous l’eau et même marcher sur la terre ! Le canard prétendait que c’était à cause de la pollution de l’air qu’il y avait moins d’insectes, le poisson jurant que c’était surtout à cause des pêcheurs, des détritus et autres rejets de pétrole des bateaux que le lac mourrait. Bref, alors qu’ils se pensaient amis pour la vie, ils avaient découverts qu’ils ne partageaient pas du tout la même vision du monde. Du coup, quand le poisson était parti. Le canard en avait été presque soulagé.

Ce n’est que maintenant, alors que les eaux du lac prenait d’étranges couleurs, que le canard, tout à coup, avait éprouvé la douleur de la perte de son ami. Tout à coup, il en avait voulu « à la terre entière » , réalisant que « la vie est trop injuste », « les séparations trop douloureuses » et « les gens trop ingrats ». Sa colère l’avait envahi comme lorsque les eaux d’une rivière déborde de leur lit : brutalement, totalement, ne laissant aucun espace pour sa  conscience, son libre arbitre ou toutes ces choses qui permettent de rester maître de sa vie et de ses émotions.  Seule la fatigue avait eu raison de sa déraison. Comme l’on dit « le combat cessa faute de combattant. » et maintenant , il s’en voulait « à mort » d’avoir été si violent, si injuste et d’avoir blessé l’alouette et le chat, qui étaient pourtant de fidèles amis.

Il se remit la tête sous l’eau, longtemps, bien au fond, agitant la vase de son bec, non pour se calmer mais pour se cacher tant la honte, mère de tant de vices, l’étouffait. Il n’aspirait plus qu’à se réconcilier avec eux. Mais il eut « beau faire et beau dire », « comme si rien ne s’était passé », ses amis jamais ne lui parlèrent, ni même le regardèrent. Ignorant joyeusement le passé et la demande de pardon attendu, son « agitation restait vaine ». Son coeur saignait de cette solitude imposée et de ce sentiment d’être définitivement rejeté. Il lui fallut beaucoup de nuit blanche sous la pleine lune, pour qu’il réalise que le pardon demandé pouvait seul lui réouvrir le coeur de ses amis.

Quand il en pris conscience, il lui fallut encore beaucoup de lunes, pour qu’il puisse prendre la décision d’engager cette démarche. Et puis il lui fallut encore beaucoup de cycles de lune pour trouver la façon de le faire. Il imagina mille déclarations, mille cadeaux et mille gestes. il construisit dix milles scénarios pour demander pardon. Finalement, alors qu’il nageait tranquillement sur le lac, il vit le chat glisser sur une pierre sur laquelle il s’était imprudemment installé. « N’écoutant que son coeur, il vola à son secours. » Le chat le remercia de l’avoir sauvé d’une noyade certaine. LE canard répondit en lui demandant pardon. « Le tour fut joué « : il redevint « ami, à la vie, à la mort » du chat. Quand à l’alouette, alors qu’il volait lourdement au dessus du lac, il la vit danser dans le ciel pour annoncer le printemps. « S’approchant à distance raisonnable », il la complimenta spontanément sur l’élégance et la grâce de son vol. L’alouette remercia poliment, le canard ajouta qu’il souhaitait son pardon. Ce que l’alouette lui accorda bien volontiers. C’est ainsi qu’elle redevint « la meilleure amie » du canard.

Depuis lors, leur amitié est plus solide que jamais.

Ainsi vit l’amitié, plus dure est l’épreuve, plus forte est-elle.

Ainsi vivent les relations, plus fortes les tensions, plus solides les liens.

 

 

 

 

 



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