L’entretien de carrière : histoire de désirs
Cette fois c’était décidé, elle allait demander des explications à son boss. Surtout elle n’allait pas lui laisser débiter son discours tout fait, politiquement correct mais si général qu’on ne savait jamais dans quelle mesure il s’appliquait à vous. Elle lui poserait des questions spécifiques et, s’il répondait pas, elle le relancerait jusqu’à ce qu’elle ait une idée claire de ce qu’il pensait d’elle et de ses perspectives de carrière.
 
C’est donc sûre d’elle et toute souriante qu’elle se dirigea vers la salle de réunion où devait avoir lieu l’entretien. Mais lorsqu’elle arriva, elle le vit absorbé sur son écran d’ordinateur. Levant la tête, il lui fit signe de la main d’entrer tout en continuant à taper sur son clavier. Elle entra, dit bonjour et attendit son invitation à s’assoir. Ce qu’il fit rapidement d’un autre signe de la main. Il bredouilla qu’il terminait juste son mail et tout en vociférant sur « ces incapables », il écrivit son message. Enfin il le referma et releva la tête. Il était encore plein de la colère qui l’animait pendant qu’il rédigeait son mail. Pendant ce temps, la résolution de Martine s’était dissoute. Elle réalisa que rentrant d’un congés maternité de 18 mois, sa position était fragilisée, qu’elle n’avait pas de poste et qu’elle pouvait être viré à tout moment s’il n’y avait pas de travail pour elle.

Elle remercia pour l’entretien et posa sa première question : « Sur quel projet serait-elle affectée ? »
Il répondit par un discours sur l’importance d’être identifié(e) dans l’organisation et d’avoir une « histoire de marque » qui vous permettait à la fois de valoriser vos compétences et de vous faire connaitre/reconnaitre rapidement. Au bout de dix minutes, elle l’interrogea à nouveau sur le projet auquel il pensait pour elle. Il répondit qu’il n’en avait pas, qu’il fallait qu’elle se fasse connaître à nouveau car elle était un peu sortie des écrans radar.  Elle n’osa pas poser la question de son évolution professionnelle, ni a fortiori de sa promotion prochaine à laquelle elle aspirait. Il lui donna quelques noms de personnes à rencontrer. Et après un nouveau discours sur l’importance d’un positionnement clair, que Martine n’entendit même pas car elle était déjà ailleurs, il lui tendit la main et lui dit qu’ils se reverraient dans trois semaines. A ce moment là, il espérait qu’elle pourrait lui dire sur quel projet elle allait travaillait.
 
Martine en sortant n’en revenait pas : une fois encore elle s’était laissée conduire par son chef ! Pourtant, elle était absolument résolue, elle avait préparé son entretien et les questions qu’elle voulait poser. Mais il était décidément trop fort et réussissait toujours à échapper aux situations difficiles : ce n’était pas pour rien qu’il avait réussi à faire carrière. Elle n’était vraiment pas à la hauteur et elle n’avait pas son sens politique. D’ailleurs « faire de la politique » ne l’intéressait pas.
En y repensant, elle réalisa que l’attente et la colère manifestée par son boss, l’avaient complètement fragilisée. Surtout, elle prit conscience que son intention de demander un poste et une promotion était une posture « intellectuelle » de femme indépendante et battante mais qu’immédiatement, dans le moment, elle avait surtout besoin de sécurité et confort. Ce que lui apportait son emploi chez A…Et qu’elle ne voulait plus travailler à 200% pour cette entreprise mais trouver un équilibre avec sa vie personnelle. En clair, elle voulait un travail bien payé mais avec des horaires réguliers lui permettant de sortir pas trop tard pour avoir d’autres activités. L’attente et la colère de son boss lui avait signifié qu’elle n’était qu’un petit rouage dans cette grande machine qui pouvait la broyer ou surtout l’expulser si telle était son désir. Si elle était licenciée, elle serait très ennuyée car elle avait un emprunt important pour payer son appartement. Intérieurement, elle avait donc modifié son intention qui n’était plus d’être promue mais de conserver sa place. Et lorsqu’elle avait entendu le discours politique de son patron, au lieu de se battre pour savoir ce qu’il pensait vraiment d’elle, elle s’échappa refusant le combat et préférant ne pas être confrontée à une vérité qui ne serait peut-être pas très agréable à entendre :
« Je ne vous sens plus très engagée pour l’entreprise. Vous avez perdu en compétences pendant ces dix-huit mois. Il faudrait faire un gros effort pour vous former. Je ne vous sens pas prête à faire cet investissement. Vous avez déjà refusé un projet en disant que ce serait une charge trop lourde pour vous.  Mais si vous n’avez pas trouvé de solution, j’en trouverai une : vous serez licenciée ».
 
Ce n’était donc ni ses qualités personnelles ou son refus de « faire de la politique » qui étaient en jeu, mais bien son désir réel. Elle s’était cachée ce désir car celui-ci était difficilement avouable à ses amis et collègues : ne pas avoir d’ambition était un peu une tare. Pourtant, c’était bien cela qu’elle voulait : une vie professionnelle moins envahissante sur sa vie personnelle et une sécurité matérielle et psychologique. Ce qui l’amusa c’est qu’elle réalisa qu’elle avait fait preuve de sens politique en ne confrontant pas son boss : son insistance aurait pu le fâcher. Elle qui ne voulait pas en faire, elle avait été finalement assez habile ! Maintenant au lieu d’en vouloir à son boss pour son hypocrisie et à elle pour sa faiblesse, elle pouvait rendre hommage à la fois à l’intuition de son boss, qui avait compris ce qu’elle voulait, et à elle, qui avait plutôt bien joué pour atteindre son objectif réel.


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